Face à la crise sommes-nous des irresponsables ? Sommes-nous irresponsables par nos actes ou justement car nous soumettons nos actes aux certitudes des gens “responsables” ? Et si cette crise n’avait pas révélé l’étendue de l’irresponsabilité de nos “responsables” ?
La réponse à ces questions est incontestablement oui mais un “oui” qui doit sonner comme le glas de ces mêmes “responsables”. Si la responsabilité est la charge propre à ceux qui décident et agissent elle est d’abord la vertu de répondre de ses actes. Répondons à notre irresponsabilité, celle de nous être laissé mener par des irresponsables, et faisons maintenant les choses nous-mêmes !

En ce qui concerne cette crise, de quels actes devrions-nous répondre ? D’avoir négligé la gravité de ce virus quand nous nous annoncions qu’il ne s’agirait que d’une grippe ? D’avoir profité des bars et cafés quand nous nous encouragions à sortir profiter des théâtres (1) ? D’avoir flâné dans les parcs un après-midi quand nous nous appelions à voter le matin du même jour (2) ? D’avoir bravé le confinement pour accompagner nos proches dans la solitudes ou la mort quand nous nous sommons de continuer à travailler malgré tout ? D’avoir cru pendant si longtemps que nous vivions dans un monde sans limite quand nous nous encourageons chaque jour à œuvrer pour toujours plus de croissance ? D’avoir oublié nos soignantes et soignants quand nous nous expliquons depuis tant d’années qu’il fallait dépenser moins pour nos hôpitaux ? De ne pas avoir agi, de ne pas avoir cherché à faire autrement quand nous nous expliquons que seuls eux, les “responsables” savent agir, et qu’il n’existe pas d’alternative ?

Nous ne pouvons répondre de rien. Nous sommes irresponsables.


Qui sont les responsables alors ?

Il y a ces hommes qui chaque jour nous interpellent par voie télévisuelle. L’un d’eux clame que nous sommes en guerre mais qu’il a à cœur de nous protéger. Un autre nous annonce chaque soir le bilan des victimes et les mesures qu’il prend la charge de mettre en place et encore un autre nous annonce les points de “PIB” que nous perdons tout en nous assurant des capacités du gouvernement à investir face à la gravité de la situation. Chaque jour ils nous interpellent et nous font la démonstration de la charge immense qui semble peser sur leurs épaules. Cette charge qu’ils assument avec force et courage, nous protégeant des périls du monde et nous rassurant par leurs paroles pleines de leurs responsabilités, et nous ramenant par la même occasion à notre totale irresponsabilité. Ils sont responsables car ils ont les chiffres, ils ont les lois. Ils savent. Ils parlent. Nous les écoutons. Nous nous les faisons écouter. De fait, et ce fait leur accordant le droit, ils sont responsables.


L’art des certitudes 

Mais ces chiffres et ces lois qu’ils semblent comprendre et maîtriser au point d’en devenir responsables, leur permettent-elles d’acquérir plus que la confirmation de leurs propres certitudes ? Car ils n’en manquent pas, de certitudes. N’est-ce pas le propre des responsables que d’avoir des certitudes ? Enfin, plus justement, de définir leurs croyances en certitudes et d’agir en fonction. C’est bien parce qu’ils sont capables de certitude qu’ils acquièrent la capacité d’agir et donc la charge de répondre de leurs actes. Et de quels actes doivent-ils aujourd’hui répondre ? eh bien précisément des nôtres car nos certitudes étaient précisément les leurs.

Pendant plusieurs semaines, avant les débuts du confinement mais encore jusqu’à aujourd’hui, régnait la certitude que nous n’avions à faire qu’à une simple grippe. “C’est une forme de grippe” (3), voilà la parole qui dominait le débat public il y a encore quelques semaines. Pourquoi changer nos habitudes de vie alors ? Nous ne nous confinons pas chaque année lors des épisodes grippaux. Nous étions aussi rassurés par la certitude que notre système de santé était le meilleur du monde. La “pleurniche hospitalière” (4) n’y changerait rien, “les budgets sont en hausse” (5) affirmait le président Emmanuel Macron le 5 avril 2018. “Il y a moins d’activité dans les hôpitaux alors qu’on augmente les budgets” déclarait le même jour la ministre de la santé, Agnès Buzyn. Malgré nos incertitudes d’irresponsables, les certitudes des responsables étaient formelles : notre système de santé jouit de l’abondance, et ce n’est pas près de s’arrêter car “il n’y aura pas d’économie sur l’hôpital dans ce quinquennat” (6) s’engageait Emmanuel Macron le 16 avril 2018.

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Et quand bien même ce virus s’avèrerait plus dangereux qu’une grippe, quand bien même notre système de santé se révèlerait ne pas être le meilleur du monde, “le risque d’importation de cas depuis Wuhan est modéré. Il est même maintenant pratiquement nul” (7) affirmait Agnès Buzyn. Une marque d’assurance et de sérénité qui explique sans doute sa démission, quelques jours après cette déclaration, de son poste de ministre de la santé pour se consacrer pleinement à la course à la Mairie de Paris, enjeu somme toute plus important.

Le règne des mensonges

Pourtant, en l’espace de seulement quelques jours, notre pays a basculé dans une crise sanitaire d’une ampleur inédite et dangereuse. En quelques jours, le nombre d’hospitalisations a explosé, les placements en réanimation ont largement dépassés les capacités matérielles de nombreux hôpitaux et le nombre de morts quotidien se compta très vite en centaines par jour.

Face au terrible constat que notre système de santé n’était absolument pas apte à absorber une telle épidémie à cause de moyens largement insuffisants, le pays entier fut placé en confinement dès le 17 mars. Pendant plus d’un mois se succédèrent les prises de positions contradictoires et mensongères de nos “responsables”. Les certitudes qui structuraient les comportements depuis plusieurs semaines venaient de voler en éclats. 

Après avoir cultivé la certitude que notre système de santé jouissait d’une abondance de moyens, il se révéla en manque de tout. En manque de matériel, en manque de personnel, en manque de lits, en manque de tests et en manque de masques. Après avoir affirmé que nous avions des millions de masques mais que leur port était de toute façon inutile, il se révéla que nous étions à peine capable d’en fournir à nos soignant·e·s et que leur port obligatoire était plus que recommandé pour tout le monde. Après avoir affirmé que tester massivement la population au Covid-19 était inutile, il se révéla que les pays suivant cette stratégie avaient beaucoup moins de morts à déplorer. Mais force était de constater que nous n’avions pas les moyens d’effectuer ces tests.

La certitude aveuglante de la vertu du marché 

Cette crise, et ces mensonges, sont le résultat, et le camouflage, de certitudes bien plus profondes qui animent nos “responsables”. Pourtant le monde scientifique établissait, dès le 25 février (8), la certitude du risque de pandémie et que dès le 2 mars, l’analyse du rapport de la visite de l’OMS montrait qu’il était possible d’arrêter la course folle du virus en procédant à des dépistages massifs et ultra-rapides avec isolement immédiat des personnes positives. De l’aveu d’Agnès Buzyn elle-même, le gouvernement avait connaissance des risques et des nécessités mais resta sourd et obnubilé par les échéances municipales.

De même, depuis de nombreux mois, même de nombreuses années, les soignantes et soignants criaient leur colère et leur désespoir face à la décrépitude de l’hôpital public. Mais, là encore, les “responsables” restaient aveuglés par leurs certitudes profondes. La certitude de la vertu de la concurrence et de l’hégémonie du marché. La certitude qui a justifié la baisse sensible des moyens alloués à l’hôpital public au bénéfice du privé (9). La certitude qui a justifié l’introduction de la tarification à l’acte (T2A) conditionnant le financement des hôpitaux aux actes réalisés. La certitude qui a justifié le regroupement des services et la construction de nouveaux grands centres sanitaires (tel que le futur CHU de Nantes) (10). La certitude qui fait que ces 15 dernières années plus de 69 000 lits d’hôpitaux ont disparu et que 95 hôpitaux ont tout bonnement et simplement fermé entre 2013 et 2017 (11).

Malgré la crise actuelle, rien ne semble profondément remettre en cause les certitudes de nos “responsables”. C’est en tout cas ce que prête à croire une note de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) selon laquelle un futur plan gouvernemental prévoit d’accentuer les partenariats public-privé et le rôle des assureurs privés dans le système de santé français. (12)

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Selon nos “responsables” rien ne doit vraiment changer. Surtout pas leurs certitudes. La première d’entre elles étant que la raison économique doit régir le monde. C’est bien le sens du déconfinement prévu dès le 11 mai. C’est même le sens du confinement tel qu’il est mis en place depuis le 17 mars : ne sortez que pour travailler ! 

Le stade ultime de l’irresponsabilité : le néolibéralisme

En faisant le choix du déconfinement partiel et précipité, dans la continuité du confinement autoritaire, les “responsables” nous astreignent à être des travailleurs dociles et des consommateurs passifs. C’est moins un confinement qu’un phénomène de domiciliation totale de la société (13).

La gestion de la crise actuelle, bien que mêlant des moments d’incompétence et de communication politique, est d’abord la manifestation du stade ultime de l’irresponsabilisation institutionnalisée. Les sujets de la société deviennent des corps irresponsables à gérer. La gouvernementalité néolibérale s’insinue jusque dans nos foyers, nous devenons des objets producteurs-consommateurs qu’il convient de gérer rationnellement (la raison étant entendue comme la raison économique.). Ce moment d’extrême contrôle de nos déplacements est la forme la plus choquante et visible d’un processus qui pourtant guide le sens de nos institutions depuis longtemps.

Ce confinement, et sa suite directe que sera le déconfinement sous-contrôle (14), s’inscrivent dans cette logique de domestication générale de la société à des lois qui la dépassent. D’abord, ce sont nos lois collectives, censées être le fruit du consentement et de la délibération collective, qui se retrouvent être déterminées par des principes transcendants (le principe du marché, de la rigueur et de la bonne comptabilité) (15). C’est aussi nos villes qui ne sont plus aménagées selon les besoins communautaires et la sédimentations des vécus mais selon des principes de rationalité économique (principe des flux, de l’attractivité et de la sécurité) (16). C’est enfin directement nos existences individuelles qui sont de plus en plus régies dans leurs corps mêmes. Avant même le confinement, nous pouvions observer un phénomène de domiciliation des existences. Le règne de l’espace privé, et tout ce qu’il porte d’exclusion et de segmentation, s’est imposé au dépens de l’espace public, et tout ce qu’il portait de commun et de partage. Ne sortir que pour produire ou consommer. Même la consommation a fini par rejoindre l’espace privé grâce à la possibilité de se faire livrer toute chose chez soi sans bouger de son canapé. Et lorsque l’espace public s’étiole c’est la démocratie et la société elles-même qui s’érodent.

Mais, celles et ceux aujourd’hui en position d’être nos “responsables”, sont eux-mêmes soumis à cette domestication de leur esprit. Ils sont incapables de penser un autre monde. Ils sont soumis aux lois transcendantes du marché qui incombent de produire toujours plus en partageant toujours moins. De travailler toujours plus en agissant toujours moins. De consommer encore en ne pensant plus. Eux aussi sont prisonniers de cette vision du monde.

Soyons responsables, faisons par nous-mêmes


Il en reste malgré tout que ce sont bien eux qui, aujourd’hui, tiennent les manettes des institutions, prennent les décisions et agissent pour ou contre le bien commun. Cela  justifie que nous les tenions entièrement responsables du passé mais pour l’avenir rendons-les définitivement irresponsables et reprenons les rênes. Cette crise peut être un grand seau d’eau au visage de notre société. Être responsables implique que nous répondions de nos actes. Nous les avons laissé faire pendant trop longtemps, voici alors une première réponse à cela : faisons désormais sans eux.

Si nos responsables sont des irresponsables comme les autres alors nous, irresponsables, avons toutes les chances d’être de fabuleux responsables. Reprenons en main nos affaires et reconstruisons notre capacité à décider pour nous-mêmes mais, surtout, à agir collectivement. La démocratie ne renaîtra pas dans l’enceinte austère d’une institution, sous les plafonds dorés d’un palais républicain ou dans les esprits arides des élus professionnels.

La démocratie naît et vit de nos actions collectives quotidiennes et concrètes. Elle vit lorsque nous nous approprions l’espace public, elle vit lorsque nous cultivons les friches pour nous nourrir, elle vit lorsque nous organisons la solidarité entre voisins, elle vit lorsque nous réquisitionnons des lieux vides pour loger celles et ceux dans ce besoin, elle vit lorsque les soignantes et soignants se démènent pour secourir, elle vit lorsque les profs donnent tout pour instruire, elle vit lorsque les travailleuses et travailleurs se lèvent et disent “non !”, elle vit surtout lorsque nous disons ”non !”, non à ces injustices, non à ces fatalités, non à ces lois qui nous transcendent, non à l’irresponsabilité des “responsables”. Et elle vivra tant que nous nous rencontrerons, tant que nous discuterons, tant que nous nous assemblerons, tant que nous agirons nous-mêmes et tant que nous conditionnerons toutes nos actions à construire du commun, de la solidarité, de l’unité et de la justice. (17)

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Soyons responsables, répondons de nos actions 

En définitive, la crise que nous vivons nous apprend l’impérieuse responsabilité qui nous incombe de réencastrer nos existences dans la réalité du monde matériel, reprendre le goût de la justesse, réapprendre l’art de l’harmonie et ressaisir la raison des limites. À rebours des discours guerriers, romantiques et sur-humains de nos dirigeants, il nous faut redevenir humains, humbles et conscients.

Cette crise doit être une leçon, même si en elle-même elle ne porte rien. Elle n’est ni un geste divin ou une punition de mère Gaïa. Elle n’est que le résultat indirect de nos propres actions collectives, de notre propre aliénation, de politiques choisies et de nos consentements égarés. Cette crise n’est que le résultat d’une civilisation productiviste exploitant le vivant et marchandisant chaque chose. Ceux qui ne pourraient accepter que nos actes façonnent le monde, qui ne pourraient accepter qu’il faut rendre des comptes, ceux-là sont les irresponsables.

Nous ne pourrons pas continuer comme avant sans en subir de nouvelles conséquences désastreuses. Mais nous pouvons faire autrement, ici et maintenant. (18)

Notes :

1 :  BFM TV – 7 mars 2020 – “Emmanuel et Brigitte Macron au théâtre pour inciter les Français à sortir malgré le coronavirus”

2 : Sud Ouest – 13 mars 2020 – “Pour Castaner, il n’y a “pas de risques sanitaires”
https://www.sudouest.fr/2020/03/13/municipales-2020-pour-castaner-il-n-y-a-pas-de-risques-sanitaires-7319278-10883.php

3 : Télé Loisirs – 11 mars 2020 –  Michel Cymes sur le coronavirus : “Si on fait des dépêches à chaque fois qu’un mec a la grippe… C’est dingue !”

4 : Youtube – 5 avril 2020 – “La PLEURNICHE permanente hospitalière de Yves Calvi”

5 : Youtube – 5 avril 2018 – “Echange musclé entre Emmanuel Macron et une salariée du CHU de Rouen”

6 :  Franceinfo – 2 mai 2018 – “Pas d’économies à l’hôpital en 2018 selon Manu : vraiment ?”

7 : Franceinfo – 9 mars 2020 – “Agnès Buzyn a-t-elle sous-estimé le risque de propagation en France ?”

8 : La vie des idées – Pascal Marichalar, 25 mars 2020 – “Savoir et prévoir : première chronologie de l’émergence du Covid-19”

9 : Brut. – 26 mars 2020 – “Hôpital public : des décennies d’économies”

10 : Blog NEC – 18 février 2020 – “Un grand projet imposé : le regroupement du CHU sur l’île de Nantes”

11 : LCI – 13 novembre 2019 – “Hôpital : 69.000 lits ont-ils été supprimés ces 15 dernières années ?”

12 :  Mediapart – Laurent Mauduit – 1 avril 2020 – “Hôpital public: la note explosive de la Caisse des dépôts”

13 : lundimatin – Camille Espedite et Anna Borrel – 13 avril 2020 – “Pouvoir, domicile, mort : à l’ère du Covid-19”

14 : Blog Nantes en commun – 23 avril 2020 – “Chronique d’une surveillance numérque inéluctable” 

15 : Actuel Marx – Samir Amin, Giovanni Arrighi, François Chesnais, David Harvey, Makoto Itoh et Claudio Katz – 2006 – “Qu’est-ce-que le néolibéralisme ?”

16 : Blog Nantes en commun – 17 juin 2019 – “L’attractivité, version locale du ruissellement vs La politique du bien-vivre pour les habitant·es”

17 : Nantes en commun – Fiche “La démocratie et la commune” 

18 :  Blog Nantes en commun – 7 avril 2020 – “Le monde d’après se fera près de chez nous”