Dans le régime institutionnel français, il y a quelques petites choses qui permettent de revendiquer l’étiquette de « démocratie » et la filiation avec le 14 juillet 1789, quand bien même le peuple n’y est de fait pas au pouvoir, et le gouvernement réel du pays tenu par une oligarchie.

Ces petites choses sont, notamment, la séparation entre le pouvoir exécutif et judiciaire, la liberté de circuler, la liberté d’expression, la liberté de manifester, de faire grève, la liberté de la presse, la protection contre les arrestations arbitraires, la proportionnalité des interventions policières.

Pas une seule de ces petites choses qui nous tiennent du côté de la démocratie n’est pas attaquée dans notre pays. Sur chacune de ces petites choses, des faits viennent montrer la fragilité de ce qu’on appelle aussi l’état de droit.

Ces faits sont trop nombreux et trop cohérents pour ne pas former une politique. Ils existent et sont relayés par la presse, mais, si on les prend isolément, on pourrait considérer qu’ils sont des accidents, des exceptions.

Quelques faits à Nantes :

Le 12 avril, une quinzaine de personnes préparent une banderole pour la manifestation du lendemain. Elles sont interpellées et la plupart placées en garde en vue.

Le 11 mai dernier, en fin de matinée, se tient dans un café du centre-ville une rencontre de Nantes en commun, destinée à aider celles et ceux qui le souhaitent à animer des discussions politiques où chacun peut effectivement s’exprimer. Vers midi, des hommes cagoulés, entièrement vêtus de noir, débarquent armes à la main dans la salle et s’enquièrent de l’objet de la réunion. La scène avait des allures de prise d’otage, mais, hésitant quelques secondes, l’homme qui les commande annonce finalement qu’ils vont se contenter d’inspecter la salle, jetant un œil à ce qui est écrit, à nos affaires, au mobilier du bar.

On est obligés de rappeler l’évidence : la liberté de s’organiser politiquement implique la possibilité de ne pas être surveillés par des hommes cagoulés et armés. La liberté d’expression implique de pouvoir peindre une banderole. La liberté de manifester implique de ne pas se faire éborgner. La liberté de la presse implique de ne pas menacer ou arrêter pour outrage les gens qui filment, de ne pas empêcher les journalistes de couvrir des événements publics.

Le 3 juillet 2019, un an après la mort d’Aboubakar, le policier qui a tiré n’a toujours pas été entendu par le juge d’instruction en charge du dossier, alors qu’il a reconnu que lui et ses collègues avaient dans un premier temps menti pour se protéger.

À Nantes, les squares où des personnes migrantes sont susceptibles de s’installer sont grillagés, surveillés ou remplis de gravas. On préfère restreindre la liberté des Nantais de circuler plutôt que de trouver des solutions en laissant, par exemple, les exilé·e·s trouver abri dans des bâtiments inutilisés, les accueillir dignement et leur permettre de sortir du gymnase Jeanne Bernard. À la suite de la manifestation du 3 juillet, le square Daviais, superbement rénové, est de nouveau grillagé et surveillé par des agents de sécurité privée. Le square Vertais est toujours empli de gravas. Le jardin des Fonderies est condamné. Ces fermetures sont en elles-mêmes bien moins graves que les mutilations et les morts, mais malheureusement, elles s’inscrivent elles aussi dans une logique sécuritaire, dans la lutte contre l’appropriation des rues par les Nantais·e·s.

Depuis le soir du 21 juin, on est toujours sans nouvelles de Steve, et les autorités s’appliquent à effacer régulièrement les messages apposés sur la place Royale, à contrôler ceux qui les posent. L’espoir des jours suivants sa disparition s’est aminci comme peau de chagrin. On doit aussi se rendre à l’évidence : un commissaire de police a ordonné une charge meurtrière, provoquant en connaissance de cause des chutes dans la Loire, lorsque a résonné une chanson de « sales gauchistes », anti FN. Et cette charge a tué quelqu’un qui ne s’attendait pas à ce que la police intervienne, qui était venu pour danser, faire la fête, voir des amis.

Jusqu’où va-t-on renoncer ?

Combien d’autres drames ?

Où est Steve ?