Quelque part entre le seul contre tous et la culture commune, pour réfléchir à ce que les crises font à l’Ecole. Ce lieu commun. Cet espace qui serait là pour qu’on y construise nos libertés. Un peu de « je », beaucoup de « nous ».

Episode 1 : « Je me souviens ».

« Déjà une rétro ?! »

Pas vraiment. C’est seulement qu’on se souvient, l’œil dans le vague à nos fenêtres plus ou moins en contact avec le soleil d’avril. A regarder ce dehors interdit. J’y pense, j’oublie pas.

*

Je me souviens. D’avant la pandémie, oui, voilà. Pourtant ça nous semble déjà loin, le début. C’est que c’est étrange la notion du temps. (Tout est toujours une question de temps). 

L’Ecole, l’éternel recommencement, chaque année, chaque rentrée, chaque jour et chaque semaine, chaque récré et tout, le temps ça nous connaît. Nous-mêmes nous savons, on est les champions du temps qui passe par la fenêtre de la salle de classe pendant qu’au tableau les équations s’enchaînent. Du dernier cours interminable avant la fin de semaine. De la récréation trop courte pour réparer trois fois la photocopieuse.

Là pour beaucoup (mais c’est combien les statistiques au juste, de personnes au chômage technique ou partiel ou en arrêt ? Ou pas bien, on pense à vous), on a l’impression d’en disposer. Plus que d’ordinaire. 

De temps. Et peu d’espace. Enfin pour la plupart d’entre « nous ». 

Les écoles, ce sont des couloirs, des préaux, Des cantines et même des arrêts de bus. Ca circule, se bouscule et, joyeusement ou non, ça grandit. Par le contact. 

A l’Ecole, je me souviens, je me rappelle, on trouve de tout, on se retrouve, on se perd, les couloirs toujours, le reste de la société passe devant nos grilles et nous regarde, en se rappelant aussi probablement. 

Lieu commun. Pas toujours facile à vivre.

Je me souviens de ce que ça fait, de croiser ses élèves dans les transports. De voir passer une voiture renfermant la prof de français et le prof d’histoire-géo. D’arriver en catimini à une réunion de parents pour savoir si on va obtenir l’aide du département pour le séjour linguistique. De fermer la grille, le dernier jour. Avec un pincement.

Mais surtout de ce que la familiarité construite année après année peut avoir de fort à l’Ecole. S’y rendre tous les jours forge nos habitudes. Et si tout va bien, notre confiance. En «je » et en « nous ». Notre premier lieu d’apprentissage collectif, imaginons.

La preuve, la loi de la cour de récréation, nous la reproduisons à vie. Qui en est, qui est moqué. Qui a les codes, qui est rejeté.e ? De qui on parle, qui on oublie. Pareil pour l’estime de soi, la peur de l’erreur, mince, j’aurais pas dû tenter la teinture, ralala on va se moquer de ma voiture (t’as une voiture!), et les autres pourquoi ils me parlent plus et rigolent sans moi…

Et maintenant, comment fait-on, coincé·e·s qu’on est dans cet éternel dimanche, les profs au boulot, les kids et les familles aussi, « toutétous » assommés par les travaux en tout genre, véritables employé·e·s du BTP ministériel et de sa continuité plutôt louche aux angles !? Je me souviens de la colère, loin d’être éteinte.

*

L’Ecole, c’est dehors. Pas à l’intérieur. « Après », il faudra s’en souvenir. Et pas que parce que les parents ne sont pas les enseignants (pas l’habitude, pas envie, pas le temps, c’est un métier…), qui eux même ne sont pas les élèves (« Détresse-Numérique, j’écoute ? »)…

Je me souviens et ça me manque. Malgré tout. Raison de plus.

Asma Bournezeau

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[Bande-son de ceci : « Les enfants s’ennuient le dimanche » par Charles Trénet]