Lorsqu’artistes et spectateurs s’organisent pour décider ensemble du destin d’un théâtre, cela donne un des plus beaux exemples de communs. Le Teatro Valle fut le lieu d’une réappropriation de la culture par ceux qui la créent et par ceux qui en profitent. Durant trois ans, de 2011 à 2014, le théâtre a fonctionné avec des spectacles à prix accessible à tou·t·es et une organisation collective ouverte au public, autant pour ses choix artistiques que sa gestion pratique. Son expulsion fut la réponse politique d’une mairie souhaitant la privatisation du lieu.

En 2011, l’ETI, l’association italienne de théâtre disparaît, victime de son coût trop élevé et des réductions de budget public. Et comme l’ETI gérait le Teatro Valle, le rideau tombe également pour ce lieu de culture. La mairie de Rome parle alors de vente et de privatisation, de transformation en restaurant-théâtre. Ce retrait, nous l’avons vu des centaines de fois en France dans les deux à trois dernières décennies : les organismes publics se retirent de leurs obligations, considérés comme inefficaces dans la gestion des biens publics, et laissent la place au privé. C’est l’obsession du néolibéralisme : faire de tout une entreprise qui se chargera de la mise en concurrence dans le but de rendre efficace et rentable.

Mais en juin 2011, après l’annonce de la cession du théâtre, les travailleurs du spectacle du Teatro Valle tentent de prendre une autre direction. Ils déclarent que le théâtre et la culture sont des “biens communs” comme l’eau et l’air, quelque chose qui doit appartenir à tou·te·s et qu’on ne peut vendre. Ils doivent être auto-gouvernés indépendamment de l’État et sans propriété exclusive pour garantir une relation d’usage comme droit fondamental”.

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Ainsi la journée, les travailleurs s’occupent du lieu, discutent et imaginent l’avenir du théâtre. Ils forment une assemblée générale publique, ouverte à tou·te·s pour organiser la programmation et la gestion collective du lieu. Et la nuit, le spectacle se met en place. Gratuites au début, les représentations se maintiennent à un prix réduit pour accueillir ce·ll·eux qui n’avait jamais eu l’argent pour venir.

Les travailleurs organisent leur relation avec la mairie de Rome, refusant la situation d’urgence dans laquelle l’organisme d’État souhaite les placer. Ils revendiquent que “cela prend du temps d’être attentif et de prendre soin” du lieu et de décider collectivement pour fonder une vision éthique de leur projet culturel. Après trois semaines de débats, les points saillants de leur démarche sont décidés : le Teatro Valle restera un commun, avec une direction aussi ouverte que possible pour accueillir tous ce·ll·eux qui le souhaite dans le processus de décision. Également : une direction artistique diversifiée et tournante, une équité des salaires, des prix de tickets accessibles à tou·te·s , une transparence dans les choix économiques et artistiques. Ces revendications s’incarnent dans la création de la Fondation Teatro Valle Bene Commune pour soutenir et diffuser le modèle d’organisation.

La fondation s’engage dans un combat juridique qui durera jusqu’à l’expulsion du théâtre en août 2014 pour faire reconnaître et légaliser une occupation considérée illégale au regard du droit italien de la propriété. Mais le combat est plus large pour les juristes engagés dans cette lutte. Il s’agit de démontrer que la production du droit, plutôt que d’être réalisé sous la forme désignée par le gouvernement représentatif doit “être dérivée et imposée par les efforts des citoyens à travers un mouvement social”. (Sauvêtre, 2016)

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Cet exemple du Teatro Valle en tant que “commun” ouvre nos perspectives pour penser notre appropriation de la ville. La forme d’organisation collective a fonctionné, elle a prodigué spectacles et discussions pendant trois ans, au centre de Rome et contre l’accord de la mairie. Sa fermeture n’est pas due à une faillite économique ou à une organisation chaotique mais à un combat politique perdu contre un organe municipal qui ne voulait pas reconnaître la culture comme appartenant à tou·te·s. Cet exemple nous parle car il montre que les communs se forgent par la pratique collective, sur la volonté et l’action d’appropriation de nos lieux. Depuis 2014, le théâtre est laissé à l’abandon, pris entre les mains d’une bureaucratie inefficace et de mécanismes d’État complexes et rouillés qui bloquent des travaux de rénovation.

Le cas italien nous ouvre également une réflexion plus large sur la question de la culture comme commun. L’art a souvent une portée politique, dans ce qu’il exprime, dans ce qu’il transmet. Mais ici sa politisation prend une autre signification : c’est son existence qui devient militante, mécanisme de résistance. Au cours de ces trois ans d’expérimentation, les membres du Teatro Valle ont investi un nouveau mode de création culturelle. En lutte contre un néolibéralisme croissant en Italie, incarné par des politiques publiques qui ont pris le parti du marché pour pressuriser les créateurs sous un impératif de rentabilité, l’apparition d’un théâtre en commun a ouvert une poche d’air inspirante.


Sources :

Sauvêtre P. (2016) « Quelle politique du commun ? », Sociologies, Dossiers, Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?
Disponible à l’adresse : http://journals.openedition.org/sociologies/5674

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Bailey S. & M. E. Marcucci (2013), « Legalizing the Occupation: The Teatro Valle as a Cultural Commons », The South Atlantic Quarterly, vol. 112, n° 2, pp. 396-405.

Neuf essentiels pour penser la culture en commun, 2017, Culture et démocratie